J’ai ressenti l’envie d’écrire cet article en constatant, comme à chaque début d’année, qui correspond à la sortie de l’Endurance Book et au tirage au sort pour l’UTMB; que mon ventre gargouillait de joie à l’idée de perdre un peu de ses rondeurs et que mes jambes me regardaient avec les quadriceps brillants se demandant quand est-ce qu’elles allaient retrouver l’acide lactique, la terre et le vent.

Bref, comme résolution de nouvel an, l’ensemble de mon moi m’annonce qu’il veut encore faire du Trail cette année et se sentir envahi des plaisirs que lui procure ce sport.
Aussitôt un wagon de questions envahie mon esprit… Vais-je avoir la motiv ? Que faire pour être certains de prendre encore du plaisir pour une X ième année ? Vais-je être en forme ? Et les plus importantes… Pourquoi et… Pour quoi ?

Pourquoi ne pas me mettre en mode canapé-binouze option zapette ?
Pourquoi investir du temps et de l’argent dans un truc qui me bousille les genoux ?
Pourquoi me priver de Tartiflettes et ne pas commander un sac à dos ventral au Nutella ?
Mais pourquoi donc aller au-devant de souffrances volontaires, de privations et de blessures potentielles ?

Ma cuisse. Souvenir du Trail des Glaisins 2014

Est-ce l’expression du côté animal qui dort en moi ?
Est-ce la revendication d’assouvir mon désir de liberté ?
Ou l’irrésistible envie de vivre des sensations, des émotions riches, loin de toutes frustrations et de ce qui m’est toxique ou insupportable ?

Voilà beaucoup de questions auxquelles je ne suis pas certain de pouvoir fournir de réponses aux attentistes du monde cartésien.
Pour les autres, c’est surement un peu de tout cela… Mais pas que.

Il en est de l’envie de faire un sport pareil comme de celle d’une assiette de frites après un mois au Mali ou de celle de se délecter d’une bonne bière après une journée sous la chaleur. C’est irrésistible, indispensable et inexplicable.

Il faut l’avoir vécu pour savoir que, dans ce sport en particulier et dans l’effort physique en général, il y a un réel plaisir que des tas de gens n’imaginent pas et ne connaitront peut-être jamais ou pas totalement par peur d’aller voir.

« L’homme ne peut découvrir de nouveaux océans tant qu’il n’a pas le courage de perdre de vue la côte.» André Gide

J’avais parlé, dans un précèdent texte sur l’apnée, de chemin vers le plus profond de soi-même, je retrouve ça dans tout accomplissement et dépassement dans le Trail.
(
http://x-phyl.blogspot.fr/2013/02/retenir-son-souffle-pour-vivre.html)

En premier, je refuse autant que possible de me donner des excuses ou d’écouter mon confort qui me dit de ne pas sortir lorsqu’il pleut, vente ou qu’il fait froid. Les organisateurs de courses ne choisissent pas les dates un an à l’avance en fonction de la météo. Et puis, les sentiers bien propres sans racines et sans pièges n’existent pas, alors autant rencontrer toutes les conditions et ne pas attendre une illusoire perfection de l’instant. Une de mes grandes maximes que j’ai gardé de mes années de Chasseurs Alpins est « Qui peut le plus, peut le moins. »


Vient le temps de l’entrainement. Dès que je commence à courir, je reçois des tonnes de signaux. Les muscles qui veulent dérouler, ou pas, l’excitation de faire un truc que j’aime, le feeling d’une belle sortie, penser aux prochains objectifs de compétition, l’organisation de ma sortie (séances cardio, montée en puissance, travail technique en descente, nouveaux sentiers)….

Au fur et à mesure des KM, les sensations envoient de nouveaux signaux alors que le plaisir est toujours là, il évolue. Sentir que le placement des pieds est juste, que j’ai du jus ou au contraire que je tape dans le dur, entendre ma respiration régulière, me concentrer ou ne penser à rien, vivre la nature, vivre mon corps.

La compétition, elle, amène de nouvelles perceptions. Avant le départ ou s’installe pour moi comme pour une grande majorité des compétiteurs, un cérémonial fait d’habitudes et de superstitions. Contrôler et recontrôler mon sac à dos, mes gels et mes barres, ajuster mon laçage de chaussures, placer le dossard et entendre le speaker commenter la course à venir. 
Je mène tranquillement mon échauffement en croisant des dizaines d’autres gugusses qui cherchent probablement les mêmes choses que moi. La connaissance de l’effort qui va suivre et l’inconnue du déroulé de cette course participe aussi à combler mes désirs et  amplifier mon plaisir.


Mais après, que ce soit sur 20 ou 130 KM, quelque soit l’issue, de la parfaite satisfaction de mon résultat à l’abandon, la somme des impressions tout au long du parcours est considérable. Rares sont les moments seuls et relativement faciles à vivre qui m’apportent autant de découvertes et de bien-être, car même si nous sommes 2000 sur le même sentier, je reste seul dans mon effort.

Encore faut-il que… Je me fasse mal ! Que j’accepte les cris du corps qui me disent que c’est dur, que mes jambes me brulent, que mon estomac ne demande qu’à se déverser sur le sentier, que le souffle est court. Je dois les accepter et aller au-delà. Je me connais par cœur, mes limites sont bien plus loin que ces premières alertes. C’est à moi et à moi seul de mettre mes entrainements en pratique. C‘est à moi de me botter le cul pour me faire encore plus mal, pour encore plus de satisfaction parce que je sais que j’en suis capable.
Arrivée de la SaintéLyon 2007
67 KM de nuit en 06h52


Et que dire de l’arrivée, celle qui se fait désirer quelques KM avant, celle qui est autant une délivrance que l’épilogue d’une courte aventure. Le plus important pour moi est de me dire que, quel que soit ma performance, j’ai tout donné, que j’ai utilisé au mieux mes qualités de coureur en montagne, que je suis fière et content de moi. Je rajoute ainsi une bonne louche de bien-être indélébile à ma journée.

Si une part de mon bonheur se trouve dans l’effort physique et les extrêmes de l’effort, il se trouve aussi dans les accotés !

Ils sont multiples et passent par tous les sens. Encore faut-il s’avoir les utiliser, les apprécier et surtout, aller les chercher là où ils se trouvent.
Il défile bien plus de choses devant notre regard en courant en montagne qu’en regardant son voisin sur une plage exotique. La nature nous fait entendre bien plus de sons variés et agréables qu’une rue commerçante. La végétation est le plus fabuleux marché aux arômes de la planète. Le vent et les herbes qui frôlent notre peau en douceur sont à l’opposé des bousculades de nos congénères.


Il reste un autre élément important qui participe à cet ensemble…
Pour être quasi certains de pouvoir vivre pleinement ces moments, il faut aussi que je me fasse confiance.
En compétition, le physique comme le mental que je travaille lors de mes sorties d’entraînement, ont leur rôle à jouer. Ce mental qui peut représenter plus de 80% d’une réussite sur une course longue est une de mes forces en Trail. Il m’aide à passer par-dessus les douleurs ou l’envie d’abandonner. Je viens sur une course en sachant ce que je vaux.

L’esprit, la volonté, le mental et le corps humain ont des limites insoupçonnables ! Pas mal de gens le découvre bien malgré eux en se confrontant à la maladie ou à des situations critiques. Nos ressources sont extrêmes quand il s’agit de sauver notre peau.
Il en est de même dans le sport, mais bien sûr à une autre échelle, sur une base volontaire, et avec en plus, une notion de plaisir.


Chacun voit et place ses limites où il veut, mais le mieux est encore de se donner la liberté de ne pas toujours les respecter. Les miennes, après plus de 35 ans de compétitions dans des tas de sports, je les cherche encore dans certains domaines, dont le Trail. Tant que effort rimera avec bonheur, je tacherai de créer des situations pour vivre cet amour des deux et découvrir mes limites… 
Pour mieux les repousser et surement enrichir mes sens et la connaissance de moi.

J’aime cette phrase de Tim Cook le PDG d’Apple  « Il n’y a de limite que le mot. »

Et pour finir, parce que je suis un grand bavard du clavier, une fois que j’additionne les plaisirs liés à la dureté de mon effort avec ceux des sensations perçues, rien ne m’empêche de recommencer et de penser à aller voir un peu plus loin.

La quête du saint Graal de la vie est pour moi la recherche de moments de bien-être, dans tous les domaines, ceux qui durent une seconde, ceux qui durent 100 kilomètres, les égoïstes et ceux que je partage.

Mode binaire peut-être, hédoniste surement, mais bases simples et saines sans culpabilité. Même si la réalisation est plus complexe, je me donne les moyens d’y parvenir en tachant d’accepter les échecs, le côté éphémère de tout, les jugements des autres, et les contraintes de notre monde et celles imposées par la pratique du sport en compétition.

Ma vie est faite pour être remplis d’expériences, de plaisirs, de souvenirs et de découvertes, même si je dois me faire mal aux jambes et trainer des courbatures pendant une semaine, car à la fin… Que reste-t-il ?







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